Un jeudi de janvier, sur l’A10 entre Poitiers et Bordeaux. Anouk, 4 ans à l’époque, venait de jeter son doudou sous le siège. Soan, 18 mois, hurlait depuis La Rochelle sans qu’on comprenne pourquoi. La tablette était déchargée, le paquet de galettes de riz vide, et la pluie s’invitait sur le pare-brise avec une régularité déprimante. J’ai fouillé la boîte à gants, attrapé un vieux CD glissé là par une copine libraire, un disque dont la pochette montrait un pingouin en robe rouge, une tata improbable et un certain Gérard. On l’a lancé sans trop y croire. Vingt secondes plus tard, les pleurs ont cessé. On a écouté l’album en entier, deux fois. C’était Ma tata, mon pingouin, Gérard et les autres, et on ne l’a plus quitté.

Une autoroute, deux enfants en pleurs et un pingouin à robe rouge

La première chanson attaque avec une guitare saturée et une voix rocailleuse. Aucune clochette, aucun « coucou bébé ». Soan s’est arrêté net, comme s’il entendait une langue inconnue mais familière. Anouk a demandé : « C’est qui ce monsieur ? » Le monsieur, c’est François Hadji-Lazaro, ex-leader des Garçons Bouchers et de Pigalle, qui pour la première fois s’adresse aux enfants sans modifier une miette de son ADN musical. On se retrouve avec des morceaux qui tiennent du folk-punk, de la java musette et de la poésie déjantée, le tout emballé dans une production qui ne sous-estime jamais l’oreille des petits. Sur le moment, on n’analysait rien : on avait simplement retrouvé un silence habitable, et même mieux, une ambiance. Moi, j’avais les larmes aux yeux de soulagement, et les deux enfants battaient la mesure sur leurs cuisses. Le van roulait, la pluie tombait, et on était bien.

La suite de l’album alterne les ambiances. Il y a du rock qui cogne, des valses qui sentent la guinguette et des comptines tordues qui parlent d’animaux fêlés et de personnages absurdes. Le tout est chanté avec une gourmandise qui rappelle que l’artiste a toujours su faire sonner la langue française comme un instrument à part entière. Les arrangements sont riches : cuivres, accordéon, guitares électriques, boîtes à rythmes parfois, sans jamais tomber dans la surenchère « jeunesse » qui gave les adultes dès la troisième écoute. C’est sans doute ça le secret : ce disque n’a pas été pensé pour être écouté en boucle par des enfants coincés dans un siège auto i-Size. Il a été pensé pour être écouté en boucle, point. Parce qu’il y a de la densité, de l’humour et des aspérités.

François Hadji-Lazaro n’a pas fait un disque « enfantin »

Ce qui frappe le plus, quand on connaît un peu le parcours du bonhomme, c’est à quel point il reste fidèle à son univers. François Hadji-Lazaro a été une figure du rock alternatif français des années 80 et 90, avec des groupes comme Pigalle, les Garçons Bouchers ou Los Carayos, des formations où il triturait la chanson réaliste, le punk et la musique populaire. Avec Ma tata, mon pingouin, Gérard et les autres, il ne range rien au placard. Il ne sucre pas ses textes, ne lisse pas sa voix. Il chante un bestiaire improbable, des histoires de tata, de pingouin en chaleur et de Gérard qui ne tourne pas rond, avec la même verve que dans ses morceaux adultes.

Le résultat, c’est un album qui fonctionne à deux niveaux. Les enfants rient des mots tordus, des onomatopées et des situations grotesques. Les parents retrouvent des couleurs musicales qu’ils n’espéraient plus depuis la fin des cafés-concerts. Les plus attentifs reconnaîtront même trois anciens titres des Garçons Bouchers réarrangés pour l’occasion, preuve que la frontière entre répertoire adulte et chanson jeunesse peut être floue quand l’intention est sincère. Et c’est exactement ce qui rend l’objet précieux : il ne prend personne de haut. Ni le parent qui en a marre des comptines formatées, ni l’enfant capable de sentir quand on lui parle normalement ou quand on lui parle « bébé ».

Delphine Durand et l’art de l’illustration à hauteur de môme

!An open children’s picture book with whimsical animal illustrations, resting on a wooden van table, sunlight filtering t

Le livret ne se contente pas d’être un support papier. Il est entièrement illustré par Delphine Durand, à qui on doit déjà l’univers visuel de « Mademoiselle Zazie ». Ses dessins, bourrés de détails étranges et de couleurs douces, racontent une autre histoire en parallèle. Il y a une vraie cohérence entre le grain de la musique et le trait de l’illustration. Les deux ne cherchent pas à être mignons : ils sont vivants, drôles, un peu barrés. Anouk passait des minutes entières à déchiffrer le livret, silencieuse, le doigt sur le pingouin à robe rouge.

Pourquoi les enfants ont besoin de musique qui grince un peu

On a tendance à cantonner l’enfance à des sons lisses, des histoires sans conflit, des mélodies qui ne sortent pas du cadre « sécurisé » de la chansonnette. L’intention est louable. Mais à force de ne proposer que du tissu sonore sans relief, on oublie que les tout-petits savent parfaitement apprécier la dissonance, le rythme marqué et l’absurde quand on leur donne l’occasion de les rencontrer. La motricité libre, la diversification menée par l’enfant, le bain libre : tous ces principes reposent sur une même conviction, celle qu’un enfant est compétent pour explorer le monde tel qu’il est, pas tel qu’on le filtre pour lui. La musique fonctionne pareil.

Un morceau comme « La visite au zoo », extrait de l’album, déroule une narration qui n’a rien d’une berceuse : un texte parlé, un groove qui s’installe, une galerie de personnages qui s’enchaînent à toute vitesse. À la maison, Soan s’arrêtait de jouer pour écouter, bouche ouverte. Non pas parce que le son était fort, mais parce qu’il y avait une intention, une urgence, une émotion. Ça lui parlait. Et moi, j’étais contente de ne pas avoir à subir un énième « Ainsi font, font, font » édulcoré. Ce disque respecte la capacité d’un enfant à encaisser autre chose que du sucre. Il ne le protège pas de la vie ; il lui en offre une version concentrée, drôle et poétique.

L’autre argument, moins noble mais tout aussi vrai, c’est la survie du parent qui conduit. Sur un trajet de six heures, tu peux raisonnablement écouter trois podcasts et deux albums de ton répertoire avant que l’ennui ne gagne la banquette arrière. Si le seul disque qui obtient l’unanimité est un truc pour enfants qui te hérisse le poil, t’arrives au camping lessivé. Avec Ma tata, mon pingouin, Gérard et les autres, on a trouvé ce qu’on cherchait sans le savoir : une bande-son de route qui ne nous donne pas envie de nous arrêter sur la bande d’arrêt d’urgence. Certains parents jurent par les livres audio, d’autres par les chasses au trésor en voiture. Nous, on a misé sur ce CD et sur quelques activités sans écran pour varier les plaisirs. Résultat : un van plus apaisé et deux adultes qui fredonnent encore les paroles sous la douche.

Ce qu’on en a fait, du van au salon

Le CD n’est pas resté dans la boîte à gants. Très vite, il a trouvé sa place dans la maison, calé entre une pile de patrons PDF et une réserve de langes en bambou. Le mercredi matin, quand la pluie empêche la sortie nature et que l’énergie des deux enfants menace de faire exploser le salon, on lance la piste des pingouins. Anouk danse en sautant du canapé au tapis, Soan tourne sur lui-même jusqu’à tomber. Ils inventent des chorégraphies improbables qui n’ont rien à envier aux pogos d’un concert punk. Le chien aboie, le café déborde, la matinée file.

On a aussi utilisé le CD pour dédramatiser des moments de transition. Le départ à l’assistante maternelle, le retour d’un long week-end, la fin d’une sieste écourtée. Pas de rituel figé ni de « routine du soir » estampillée, juste une poignée de morceaux qu’on lance quand l’ambiance a besoin d’un coup de main. Ce n’est pas une recette magique, ça ne marche pas à tous les coups, mais ça a tenu chez nous trois ans, de la première dent de Soan aux questions existentielles d’Anouk sur la mort des escargots. Et à chaque fois, on redécouvre une ritournelle, une onomatopée, un solo d’accordéon qui nous fait sourire.

Questions fréquentes

L’album existe-t-il encore en version physique, et où le trouver ?

Le CD est régulièrement disponible en passant par des disquaires indépendants ou des plateformes de seconde main. Les éditeurs en proposent aussi une version numérique pour ceux qui n’ont plus de lecteur. Ne compte pas sur les grandes surfaces pour tomber dessus, mais il reste bien en circulation.

À partir de quel âge les enfants accrochent-ils vraiment ?

Dès la naissance, l’album offre une matière sonore riche pour l’éveil, mais c’est souvent entre 2 et 3 ans que les enfants commencent à suivre activement les paroles, à repérer les personnages et à réclamer leurs chansons préférées. Avant ça, l’ambiance musicale profite surtout aux oreilles adultes.

Existe-t-il d’autres albums du même genre, entre rock musette et chanson jeunesse ?

L’offre s’est étoffée ces dernières années, avec des artistes de la scène indépendante qui se frottent au jeune public sans se caricaturer. On a testé plusieurs galettes depuis, avec des succès variables. Le point commun des albums qui restent, c’est toujours le même : une voix qui ne triche pas et des arrangements qui tiennent sur la durée. Pour le reste, on explore, on rate, on recommence.

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