Lundi, 15h12. Anouk me réclame la tablette pour la quatrième fois en une heure. « Juste pour regarder une vidéo de pâte à modeler, maman. » La pâte à modeler, elle est dans le tiroir de la cuisine, intacte depuis trois jours. Ça fait des semaines que je lui propose d’en faire ensemble, et des semaines qu’elle préfère regarder quelqu’un d’autre écraser un boudin orange.
J’ai mis du temps à connecter les deux fils. Ce n’est ni de la flemme de sa part, ni un échec éducatif. C’est simplement ce que la vidéo passive fait de mieux : remplacer l’envie d’essayer par le confort de regarder. Le sujet de cet article n’est pas de diaboliser les écrans, on les traîne partout dans le van, ils nous sauvent la vie les jours de pluie. Il s’agit juste de poser une question qu’on évite trop souvent : la manière dont nos enfants consomment la vidéo aujourd’hui les aide-t-elle vraiment à créer, ou est-ce qu’elle leur apprend surtout à consommer la créativité des autres ?
La vidéo de quelqu’un qui crée n’est pas un atelier créatif
Ce qui m’a sauté aux yeux, c’est le contraste. Anouk peut passer vingt minutes devant un tuto de dessin, captivée par la main qui esquisse un chat. Mais quand je pose une feuille et un feutre devant elle dans la foulée, elle reste figée. « Je sais pas faire. »
Ce n’est pas un manque de confiance. C’est que la vidéo, par son format même, impose un rythme et un résultat fini. L’enfant voit une séquence parfaite, montée, accélérée, sans ratures. Il n’assiste pas au tâtonnement. Il n’entend pas le créateur dire « mince » en effaçant une ligne. Et c’est précisément ce tâtonnement qui forge le muscle créatif.
On s’est fait avoir, nous les parents. On a rangé les tutos dans la case « activités inspirantes », en mode « ça va lui donner des idées ». Sauf que l’idée, elle est déjà cuisinée, dressée, filmée en 4K. Ce qu’on offre, c’est un plat prêt à consommer, pas une invitation à cuisiner.
D’ailleurs, les jours où Anouk sort une création spontanée, c’est presque toujours après une matinée sans écran. Pas après un visionnage. Ce n’est pas une étude, c’est un constat de comptoir de cuisine.
Ce qui se joue dans le vide (et que l’écran remplit trop vite)
!A child’s silhouette against an empty white wall, hands raised as if holding an invisible toy, a single blue crayon on t
La première fois que j’ai entendu parler d’ennui créatif, j’ai levé les yeux au ciel. Soan avait un an, je vivais entre deux tétées et trois machines de couches lavables, je n’avais pas l’énergie de théoriser le vide. Et puis un dimanche de pluie en Bretagne, bloqués dans le van, batteries vides, on a tiré deux heures sans tablette.
Les vingt premières minutes ont été moches. Soan pleurnichait autour de mes jambes, Anouk répétait « je m’ennuie » comme un mantra. Et puis elle a attrapé un vieux rouleau de scotch et trois bouchons en liège qui traînaient. Une heure plus tard, elle avait construit « le bateau qui va au Portugal », avec des piques en bois pour les rames et un mouchoir en guise de voile.
Je ne raconte pas ça pour la gloire du bouchon. Mais parce que le mécanisme est limpide : c’est le gouffre de l’ennui qui a aspiré l’imaginaire. Pas un tuto. Pas une suggestion d’activité sur Instagram. L’écran, lui, remplit ce gouffre en deux secondes. Il étouffe le vide avant même qu’il ne commence à parler.
On a tellement peur des pleurs de l’ennui qu’on met une vidéo au moindre silence. Et ce faisant, on retire à nos enfants le seul espace où leur créativité peut réellement démarrer. La page blanche. Le bâton par terre. Le rouleau de scotch inespéré.
💡 Conseil : Les jours de pluie au camping, on a pris l’habitude de laisser un quart d’heure de « rien » minimum avant toute proposition d’écran. Ce laps de temps est souvent le plus créatif, une fois passée la colère du début.
Le jour où on est passés derrière la caméra
J’ai alors eu une idée simple, née d’un souvenir de colo. Plutôt que de supprimer la vidéo, on pouvait en faire un projet à l’envers : filmer nos propres créations. Le mardi suivant, j’ai posé le téléphone sur un trépied en carton, lancé une appli de stop motion, et proposé à Anouk de raconter une histoire en pâte à modeler.
On a passé une heure à déplacer un escargot en pâte violette de trois centimètres, image par image. La vidéo finale dure dix-sept secondes. Elle est saccadée, on voit mon doigt dedans, la pâte bave sur le plan de travail. Mais Anouk l’a regardée en boucle pendant un quart d’heure. « C’est moi qui l’a fait. »
Cette phrase, elle pèse lourd. Parce qu’il ne s’agissait plus de consommer la créativité d’autrui. Il s’agissait de construire un récit, image par image, erreur par erreur. L’outil vidéo était devenu un pinceau, pas une fenêtre.
On n’a pas besoin de compétences techniques. Juste d’un téléphone calé sur une pile de livres. Pour un enfant de quatre ans, l’animation en stop motion, c’est magique et compréhensible à la fois. Le lendemain, elle a voulu refaire un film avec des feuilles d’automne. On a filmé le vent soulever une feuille, cinq secondes. Poésie involontaire. Aucun tuto ne lui aurait donné cette fierté.
Trois projets vidéo qui gardent l’enfant aux commandes
On est loin d’être une famille de cinéastes. Mais depuis ce jour, on garde toujours trois formats simples dans un coin de la tête. Chaque fois, le téléphone est l’outil de l’enfant, pas celui du parent qui filme pour les réseaux sociaux.
Le premier, c’est le stop motion. Pâte à modeler, kaplas, cailloux ramassés en forêt. Une appli gratuite, un support stable, et dix minutes suffisent pour une scène de quelques secondes. L’enfant touche, déplace, clique. Il est à la fois scénariste, décorateur, animateur. L’effet de succession d’images l’épate, et il comprend vite que chaque mouvement doit être minuscule.
Le deuxième, c’est le reportage documentaire animalier. On sort dans le jardin ou au parc, et on file un vieux téléphone (sans carte SIM) à Anouk. Sa mission : filmer un insecte, une araignée sur sa toile, un oiseau qui picore. Elle commente en direct d’une voix de présentatrice « Et là, on voit le rouge-gorge qui s’approche de la miette… ». Ensuite on revisionne ensemble, on rigole. Pas de montage. Juste le regard qui s’exerce.
Le troisième, c’est la recette filmée. L’enfant choisit une mini-recette, souvent un gâteau yaourt parce que c’est le seul dont je connais les doses par cœur, et il explique ce qu’il fait au fur et à mesure. La caméra est fixe, on ne coupe pas. Il y a de la farine partout, les étapes sont dans le désordre, la voix est couverte par le bruit du batteur, et c’est parfait.
Dernière règle, et pas des moindres : ces vidéos ne sont jamais destinées à être publiées. Ni sur un groupe WhatsApp famille, ni sur un compte privé. Elles restent dans la galerie du téléphone, pour le plaisir de les regarder ensemble le soir, sous la couette. Supprimer l’audience supprime la pression du résultat. C’est exactement ce qui permet la liberté de rater.
📌 À retenir : Tant que l’enfant contrôle le cadre, la durée et le scénario, la vidéo cesse d’être un produit fini. Elle devient une matière à jeu.
Quand « non » à une vidéo veut dire « oui » à l’atelier couture
Je ne peux pas parler de créativité sans parler de couture. C’est mon refuge à moi, le soir quand tout le monde dort. Anouk, depuis ses deux ans, traîne dans l’atelier. Elle touche les chutes de tissu, elle enroule le biais autour de son bras. Parfois elle me demande la tablette, parce que j’ai moi-même un tuto de couture ouvert.
J’ai pris une décision toute bête, qui a changé nos après-midis. Quand je couds, je lui propose un poste de couture à elle. Une aiguille à tapisserie, un morceau de feutrine, du fil épais. Pas de tuto vidéo. Juste à côté de moi. Elle pique à côté du trait, le fil fait des nœuds, et elle invente des robes de souris.
Ce qui nourrit sa créativité, c’est le « à côté ». La présence, le calme, l’odeur du tissu. Le geste partagé. Pas l’image d’une couturière parfaite sur un écran. Je ne lui apprends pas la technique, elle est trop petite. Je lui transmets juste le goût de faire.
C’est là que le lien avec la puériculture prend tout son sens. Un enfant a besoin de matériel à sa portée, pas forcément d’un tuto. Une paire de ciseaux crantés, des chutes de coton, un vieux mètre ruban : voilà un atelier créatif qui ne demande ni électricité, ni WiFi, ni batterie.
Le piège des tutos dans une vie qui bouge
!A tablet with a paused tutorial video on a sunlit park bench, a blurred child’s leg mid-run crossing the frame, a fallen
Pour une famille qui vit entre deux campings, la vidéo est un meuble léger. Pas besoin de transporter des boîtes de perles quand une tablette pèse trois cents grammes. On a tous cédé à cet argument. Et c’est vrai que ça dépanne. Mais plus on bouge, plus j’ai réalisé que l’environnement fournit le plus riche des matériaux créatifs. Une pomme de pin en forêt, un coquillage sur la plage, un galet plat sur le bord de la Loire.
Les longs trajets en van, c’est là que la tension est la plus forte, entre le « je veux un dessin animé » et le « regarde par la fenêtre ». On a fini par inventer un jeu : le film du voyage. Pas de caméra. Juste se raconter le paysage à voix haute, comme si on lisait les sous-titres d’un documentaire. « Ici, la vache noire et blanche fixe le van d’un air suspect. » « Là, le tracteur rouge soulève une botte de paille sous un ciel chargé. » L’écran, c’est la vitre. La bande-son, c’est nous.
Les jours de route, la tablette n’est pas bannie, elle est rengainée. Elle ressort pour le quart d’heure de bouchon, ou le dernier effort avant l’étape. Mais ce n’est plus le flux par défaut. Dès qu’on passe à l’action créative, les doigts se délient, la parole se libère. On ne revient pas en arrière.
Pour les moments où l’inspiration manque, on pioche dans des banques d’idées sans écran. Notre article sur les activités enfants regorge de pistes testées sur le bitume d’une aire d’autoroute ou sur une table de pique-nique humide. Aucune ne demande de connexion.
Créer, c’est s’autoriser un résultat moche
J’aimerais conclure par une scène qui résume tout. Vendredi dernier, Anouk a voulu faire une vidéo de ses dessins. Elle a calé le téléphone, elle a commenté. À un moment, elle dit « celui-là c’est un lapin, on dirait une patate mais c’est un lapin ». Et j’ai ri, parce que c’est exactement ça la créativité. Pas le beau. Pas le réussi. L’écart entre ce qu’elle visait et ce qui est sorti, et la fierté d’avoir quand même quelque chose à montrer.
Les écrans ne sont pas l’ennemi. Ce qui étouffe, c’est le flux constant de résultats léchés, de familles parfaites qui peignent, de mères organisées qui bricolent, de tutos qui déroulent un chemin que nos enfants n’ont plus qu’à suivre sans se tromper. On peut éteindre ce robinet. Pas totalement, pas brutalement. Mais suffisamment pour que le vide revienne, et avec lui le besoin de prendre une feuille, un bouchon, une aiguille, une caméra.
Questions fréquentes
Mon enfant refuse toute activité sans écran. On commence par quoi ?
On commence par accepter les protestations. La transition est bruyante. Proposez une activité très courte à côté de lui, sans l’obliger à participer. Souvent, l’enfant finit par s’approcher quand il n’est plus au centre de l’attention. On mise sur le « à côté ».
Un enfant peut-il vraiment apprendre à dessiner sans tutos vidéo ?
Il peut apprendre à dessiner en dessinant, ce qui est différent. Les tutos montrent une technique. Le dessin libre explore un geste. Les deux ne sont pas incompatibles, mais si votre enfant se bloque sans modèle, tentez des sessions sans consigne où le gribouillage est la seule attente.
Y a-t-il un âge où la vidéo créative devient pertinente ?
Disons qu’à partir de quatre ou cinq ans, la motricité et la patience permettent de manipuler une appli de stop motion avec un accompagnement minimal. Avant, jouer avec la caméra en mode « miroir » ou filmer ses jouets reste amusant, mais l’enfant aura besoin d’un adulte très présent pour structurer le projet.
Votre recommandation sur créativité des enfants
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